Le terrain génétique de la fonction thyroïdienne : Aller au-delà de la DIO2 ! par Bruno Mairet

Si vous êtes intéressés par les troubles fonctionnels de la thyroïde, nul doute que vous avez connaissance de la nécessaire conversion de l’hormone thyroïdienne appelée T4 en T3. Cette réaction biochimique que l’on peut considérer comme une « activation », est en effet essentielle pour une bonne activité biologique thyroïdienne, cette dernière étant majoritairement portée par l’hormone T3. Des enzymes clé, appelées désiodases (car elles retirent un atome d’iode à la T4), sont mobilisées pour effectuer ce « switch » T4 /T3. On entend très souvent parler de la DIO2 (désiodase de type 2), et de son potentiel polymorphisme affectant cette conversion.

C’est une bonne chose que d’évoquer un polymorphisme génétique pouvant affecter un terrain fonctionnel thyroïdien, mais malheureusement le sujet est souvent caricaturé.  C’est l’objet de cet article de dénoncer cela.                                          

Les polymorphismes génétiques

Comme toutes les protéines, les enzymes désiodases sont sujettes à des variabilités inter-individuelles de leur structure que l’on appelle des polymorphismes (morphe = forme ; polymorphe = plusieurs formes) qui peuvent conduire à des modifications de leurs activités biologiques. Ainsi, d’un individu à un autre, les mêmes enzymes n’ont pas le même potentiel. En réalité, l’origine de cette variabilité, de ce polymorphisme, se retrouve en amont au niveau des gènes. En effet, un petit changement d’un seul nucléotide (on appelle cela un SNP, pour Single Nucleotide Polymorphism) sur un gène, peut induire le changement d’un acide aminé dans la séquence de la chaine peptidique et affecter en conséquence sa structure et sa fonction. Pour reprendre notre exemple, un SNP sur le gène de la DIO2, peut affecter la structure de l’enzyme DIO2 et la rendre moins fonctionnelle pour la conversion T4 en T3.

Attention : un polymorphisme peut en cacher un autre !

Certains individus sont porteurs de ce polymorphisme du gène de la DIO2 et les études montrent que leur taux de T3 libre circulant est plus basse que ceux qui ne sont pas porteurs de ce SNP. Ainsi, dans une démarche de santé fonctionnelle, face à un patient en hypothyroïdie clinique fruste, on peut souhaiter, en complément du classique bilan thyroïdien (TSH ; T4/T3 ; iodurie ; sélénium ; Zinc ; Ferritine …) rechercher un statut DIO2 avec un test de génétique fonctionnelle. Presque tous les laboratoires de biologies micronutritionnelles et fonctionnelles proposent cette recherche du principal SNP de la DIO2. La mise en évidence d’un polymorphisme affectant l’activité de la DIO2 (exemple rs225014) peut conduire à orienter et personnaliser la prise en charge. Dans un tel cas de figure, on sera par exemple d’autant plus vigilant à l’optimisation des cofacteurs de conversion (notamment le sélénium). On pourra être aussi plus prompt à l’usage de phytothérapie stimulant la conversion T4 en T3 (exemple Commiphora mukul dit guggul), voire à se tourner plus rapidement vers des extraits thyroïdiens (exemple Suprathyroïde de Nutrilogics ou GTA de Biotics Research). Et bien d’autres choses encore.

Néanmoins ce qui est surtout discuté en cas de SNP de la DIO2 c’est l’utilisation, lorsqu’un médicament pour la thyroïde apparait nécessaire, de formules pharmaceutiques associant T4/T3 (exemple Euthyral). Des études montrent en effet que les patients présentant un SNP DIO2 répondent moins bien au traitement par T4 seule (Levotyrox ; …).

Ce raisonnement est certes intéressant, car il prend en compte le terrain génétique fonctionnel d’un patient, mais il est cependant trop réducteur.

Il faut en effet comprendre qu’il est peu fréquent en génétique fonctionnelle de pouvoir raisonner à partir d’un seul SNP ! L’exploration d’un terrain génétique est souvent plus complexe. Voyons pourquoi. Les systèmes biologiques (et notamment hormonaux) dépendent de très nombreuses enzymes, de transporteurs ou de récepteurs, etc. Chaque gène codant pour ces différentes protéines est potentiellement soumis à des variations (SNP) plus ou moins impactantes au niveau fonctionnel. Ainsi pour la dynamique des hormones thyroïdiennes, il existe de très nombreux polymorphismes qui peuvent compenser le SNP principal de la DIO2 (voir illustration)

Par exemple, des SNP affectant une autre désiodase appelée DIO1 peuvent induire une activation fonctionnelle de la conversion T4 en T3 et ainsi partiellement compenser le SNP de la DIO2 (qui provoque, lui, rappelons-le, une moins bonne conversion) ! D’autre SNP vont par exemple affecter les taux de TSH, la synthèse de T3r, les taux de T4, etc.

Ainsi, il peut être en réalité complexe de prévoir la résultante fonctionnelle de cet ensemble de variants génétiques dont peut être porteur un individu.

Une notion fondamentale en génétique fonctionnelle : la pénétrance

Dans le cas où le variant de la DIO2 est compensé par d’autres variants (exemple DIO1), on dit qu’il y a une pénétrance incomplète (voire une absence de pénétrance) du polymorphisme. Cette notion de pénétrance est fondamentale à prendre en compte lorsque l’on s’intéresse à la génétique fonctionnelle.

Un autre exemple. Le cytochrome CYP3A4 participe à la détox de très nombreux médicaments et xénobiotiques. Chez certains individus, des SNPs peuvent affecter l’activité du CYP3A4 et donc impacter la détox. En disposant uniquement de ce polymorphisme CYP3A4 chez un patient, on pourrait conclure à une mauvaise capacité de détox. Cependant, la détox est un processus très complexe et certains autres SNPs sur d’autres gènes d’enzymes de détox (notamment sur le CYP3A5) peuvent compenser cette dysfonction du CYP3A4 en prenant davantage en charge, à sa place, les toxiques à éliminer. On parle ainsi de pénétrance incomplète du polymorphisme du CYP3A4.

Un dernier exemple bien connu. Le principal polymorphisme du gène de la lactase (le rs4988235- qui est en réalité un polymorphisme de son gène régulateur) induit une perte de synthèse de la lactase à l’âge adulte avec en conséquence une potentielle intolérance au lactose. En réalité, la pénétrance du polymorphisme est incomplète : il existe des personnes qui sont génétiquement intolérantes au lactose (on parle de génotype d’intolérance) et qui pourtant tolèrent plus ou moins le lactose (on parle de phénotype de tolérance).

Ces exemples sont donnés pour démontrer que les interprétations de génétique fonctionnelle ne peuvent pas, la plupart du temps, se baser sur un seul SNP, car il existe souvent des différences importantes entre ce qu’un SNP nous prédit (génotype) et la dynamique fonctionnelle du patient (phénotype).

Ainsi, prendre en compte le terrain de génétique fonctionnelle peut être certes très intéressant et conduire à une adaptation de la prise en charge, mais il faut faire des recherches de SNPs élargies, et (la plupart du temps) ne pas se contenter d’un seul polymorphisme.

Les recherches de SNPs multiples ou les scores polygéniques

Les laboratoires de biologie fonctionnelle en France, Suisse ou Belgique, proposent la plupart du temps des SNPs isolés en plus de leurs panels d’analyses : DIO2 ; LTC ; MTHFR ; FUT2 ; COMT ; AOC1…

C’est une base, mais elle est souvent insuffisante.

Dans de nombreux cas, il faudra se tourner vers des laboratoires américains (comme Selfdecode ou Tellmegen) pour faire des analyses exhaustives de génétique fonctionnelle.

Pour reprendre notre exemple de la thyroïde, ce n’est qu’avec une recherche élargie pratiquée dans ces laboratoires qu’on aura une vision globale de tous les potentiels SNP impactant la fonction thyroïdienne.

La DIO2 est un SNP de la thyroïde parmi d’autres. Il est certes nécessaire de l’avoir, mais en aucun cas il n’est suffisant pour une bonne compréhension d’un terrain génétique fonctionnel.

Seule une vision de l’ensemble du terrain (résultant de ce que l’on appelle un score polygénique) pourra nous permettre de raisonner correctement (faiblesse de génétique fonctionnelle thyroïdienne ou pas ?) en donnant toujours, bien sûr, la priorité à la clinique comme aime à nous le rappeler notre expert thyroïde le Dr Stéphane Résimont !

Par Bruno Mairet

Bruno Mairet est l’auteur du Best-Seller « Maitrisez votre protocole santé » aux Editions Résurgence. Il a créé une formation de génétique fonctionnelle chez DFM formations.

Son prochain livre consacré à la génétique fonctionnelle est à paraitre aux éditions Résurgence en 2027.

Pour aller plus loin

Rechercher et moduler l’impact du terrain génétique en santé fonctionnelle

Maîtrisez vos protocoles santé avec les analyses nutritionnelles et fonctionnelles

Une légende indienne pour comprendre l’immunité et la santé fonctionnelle… Par Bruno Mairet

Héritage pasteurien oblige, nous avons une vision de la lutte contre les maladies infectieuses très manichéenne, dualiste : le bien contre le mal, une guerre acharnée entre les microorganismes (virus, bactérie) d’un côté et le système immunitaire de l’autre. Cette conception très simpliste qui date du 19e siècle s’est bien ancrée dans nos croyances au 20e avec les stratégies vaccinales. Inutile de démonter combien elle perdure aujourd’hui dans les stratégies médicales mainstream. Or, la science, la vraie (pas celle que l’on agite dans les médias pour faire passer certaines pilules… enfin pas vraiment la pilule si vous voyez ce que je veux dire) depuis près de deux décennies, a littéralement révolutionné notre vision de l’immunité. Une fois n’est pas coutume, pour expliquer ce concept moderne de l’immunité, je vais parler comme un vieux sage ! 

Connaissez-vous la légende indienne « Les 6 aveugles et l’éléphant » que l’on retrouve déjà dans un texte bouddhique datant de 500 ans av. J.-C. ? Vous pourrez en trouver une version complète ici.  Comme je suis un sage un peu moderne et surtout pressé (!), je vais vous en donner une version « post » !

C’est l’histoire de 6 hommes aveugles, mais très instruits et curieux qui décident pour la première fois de rencontrer un éléphant. Lors de cette rencontre, chaque homme touche une partie différente de l’éléphant et arrive à une conclusion concernant sa nature. Le premier qui touche le flanc décrète qu’un éléphant est comme un mur. Le second qui touche une défense est certain qu’un éléphant est comme un sabre. Le troisième qui saisit la trompe l’identifie avec un serpent. Pour le quatrième qui s’empare de l’oreille, nul doute un éléphant est comme une grande feuille. Pour le sixième qui prend à bras le corps une jambe, un éléphant ressemble à un arbre. Enfin, pour que le sixième qui attrape la queue, la réalité d’un éléphant est proche d’une corde. Des discussions vives s’en suivent alors et l’apaisement entre les 6 hommes ne sera dû qu’à l’arrivée d’un sage qui confirmera à chacun la véracité de sa découverte, et les encouragera à une mise en commun de leur savoir pour une juste vision de la nature d’un éléphant.   

Transposons cette fable à notre sujet de l’immunité ! Depuis 20 ans, les sciences biologiques ont complètement révolutionné la vision de l’être humain et au passage ont questionné la nature de l’immunité. Qu’est-ce donc que cette capacité biologique d’une complexité inimaginable* ? Nous avons, six aveugles, médecins ou scientifiques, qui s’approchent de l’immunité et en touche une partie.

Le premier aveugle est immunologiste et fort du fait que ce sujet est sa discipline, il décline son savoir énorme sur les cellules de l’immunité et leurs très complexes interactions, ainsi que les dizaines de substances, appelées cytokines qui participe de la communication de ce système. Il pourrait d’ailleurs avoir écrit ce livre qui traduit bien la complexité de ce système.

Le deuxième est gastroentérologue, il est convaincu que l’immunité se forge au cœur de l’intestin dans un système complexe qu’il appelle l’écosystème intestinal.

Le troisième est endocrinologue, il argumente sur le fait que lorsque ses patients sont en hypothyroïdie ou très stressés (cortisol très élevé) ils montent des faiblesses immunitaires.

Le quatrième est chercheur-généticien. Pour lui, une grande partie de nos capacités immunitaires (forces et faiblesses) se retrouvent dans les gènes à travers ce que l’on appelle des polymorphismes fonctionnels.

Le cinquième est psychiatre. Comme le troisième, « il palpe, il capte l’immunité » à travers son expérience clinique. Si mes patients sont déprimés, explique-t-il aux cinq autres aveugles, ils sont beaucoup plus vulnérables aux infections.

Le sixième est un chercheur-gériatre, spécialisé dans la dénutrition et la sarcopénie. Pour lui, l’immunité est affaire de muscles. Cela ne fait aucun doute, un sénior sans muscles est un sénior à l’immunité faible.

Contrairement aux hommes de la légende indienne, ces différents aveugles, scientifiques ou médecins, pourraient se comprendre et s’entendre s’ils se retrouvaient et s’ils prenaient le temps de s’intéresser au savoir des autres. Car leurs savoirs sont universels (publiés) et ils peuvent se comprendre mutuellement.

Mais bizarrement personne, aucun sage, ou presque, « ne les encourage à une mise en commun de leur savoir pour une juste vision de la nature de l’éléphant (immunité) » !

Dans la société d’aujourd’hui confrontée à une épidémie, seul le point de vue de l’aveugle immunologiste est considéré !! (Et encore, son savoir très complexe est ultra-simplifié pour être utilisé commercialement). Qu’en est-il du savoir des autres aveugles pour nous donner une juste vision de l’immunité.**

En médecine ou santé fonctionnelle, nous essayons face aux pathologies que nous abordons d’être ce sage qui invite à intégrer un savoir global, systémique : une vision de l’éléphant avec les différents points de vue des aveugles !

Ainsi par exemple, une dépression est approchée et considérée avec le point de vue :

  • De l’aveugle-gastroentérologue : lien intestin cerveau 
  • Mais aussi avec le point de vue de l’aveugle-endocrinologue : une bonne fonction thyroïdienne – encore elle – est importante pour de bonnes fonctions psychiques
  • De certains autres aveugles : comme un gynécologue qui nous apprend que la progestérone est un psychotrope naturel de la femme
  • De l’aveugle-généticien : des polymorphismes génétiques – MTHFR par exemple – jouent un rôle causal dans la dépression

Sans oublier bien sûr celui de l’aveugle spécialiste, le psychiatre… etc. …

C’est tout l’art de la médecine ou santé fonctionnelle d’essayer d’approcher cette complexité grâce à différents outils dont nous avons parlé dans un précédent article.  C’est la compréhension et l’utilisation de ces outils que nous apprenons dans les formations de DFM pour devenir ces « sages » qui « encourage à une mise en commun du  savoir pour une juste vision de la nature d’un éléphant » !!

Bruno Mairet, Consultant et formateur en santé fonctionnelle – Cofondateur de DFM Formations

 

*J’emploie souvent ce terme pour parler des fonctions biologiques. On me l’a fait remarquer ! Ce n’est pas qu’une façon de parler. La pensée humaine n’est pas capable (inimaginable) de comprendre les systèmes biologiques. Leur complexité est telle qu’une nouvelle science, la biologie systémique, approche la description des systèmes biologiques grâce aux mathématiques et à des modélisations numériques très poussées. Grâce à ces outils, elle peut au mieux actuellement, effleurer cette complexité du vivant ! Alors quand on entend affirmer que tout est sous contrôle avec des processus de thérapies expérimentales, que l’on sait exactement ce que l’on fait, de deux choses l’une : soit c’est de l’ignorance, soit des mensonges impardonnables…

** j’ai essayé d’intégrer les points de vue des 6 aveugles dans mon livre « Défendez-vous, contre les infections, taillez-vous une immunité sur mesure »

 

 

Pour vous former en ce sens :

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La santé fonctionnelle et la médecine des 4P – 1re partie par Bruno Mairet

Savez-vous ce que signifie l’acronyme DFM ? Démarche Fonctionnelle et Micronutrition. Au cœur de l’enseignement de la santé fonctionnelle, il y a donc une démarche fonctionnelle précise, rigoureuse qu’on acquière essentiellement lors du Cursus Duo Pratik, mais que l’on retrouve aussi dans toutes nos formations. Cette démarche fonctionnelle repose sur les grands concepts de la médecine des 4P un courant médical nord-américain du début du 21e siècle qui a conceptualisé une approche nouvelle de la santé. Je vous expose dans cet article en deux parties (extrait de mon livre « Maîtrisez votre protocole santé ») les grands axes de la démarche 4P au cœur de la santé fonctionnelle (et je rajoute 2P pour Santé des 6P !!)

Dans la partie 1 nous traitons les 3P Prévention, Prédiction, Personnalisation. Dans la partie 2 nous aborderons les 3P Participation, Preuves, Précision.

La prévention

« Mieux vaut prévenir que guérir. » Ce vieux proverbe est-il totalement has been à l’ère des nouveaux médicaments tout puissants que sont les biothérapies, les thérapies ciblées et les vaccins-médicaments (improbable concept !) ? Pourquoi se préoccuper de prévention quand on dispose d’un arsenal de médicaments qui rapporte autant d’argent et qui éteint si puissamment les symptômes ? La prévention est-elle un concept désuet qui se limiterait à toutes les recommandations inutiles et/ou infantilisantes qui ont inondé les médias pendant la gestion de la dernière pandémie ? La part du budget de la santé consacrée à la prévention en France – 2 % – laisse en tout cas penser que c’est très loin d’être une priorité pour nos institutions. D’autre part, la prévention n’a aucune place dans le cursus universitaire des médecins. Ces derniers sont essentiellement formés à prendre en charge des maladies, et non à préserver la santé.

Une analyse fonctionnelle illustre très bien cette absence de prévention : l’indice HOMA.

Prenons un exemple clinique. Une histoire pas du tout exceptionnelle, mais plutôt fréquente. M. Robert, 55 ans, est en surpoids important (IMC de 29,5). Il est sédentaire depuis des années. Il rend visite à son médecin pour un petit bilan de santé. Son surpoids l’inquiète un peu, car sa mère est diabétique et son père « fait de la tension ». Le médecin lui prescrit un bilan assez classique qui comprend notamment une glycémie à jeun (taux de sucre dans le sang) et un dosage des cholestérols (total, HDL et LDL). Résultats : glycémie à 1,04 g/L et cholestérol total à 2,45 g/L. Conclusion du médecin: «M. Robert, vous n’avez pas de diabète (la glycémie doit être supérieure à 1,26 g/L pour arriver à ce diagnostic). Ne vous inquiétez pas, mais essayez quand même de perdre un peu de poids ! Par contre, vous avez du cholestérol. Je peux vous proposer une statine, un médicament pour faire baisser votre cholestérol. »

On passe ici potentiellement à côté d’un problème métabolique que l’on appelle la résistance à l’insuline qui est une condition physiopathologique précédant un diabète. Un médecin dans une démarche de prévention aurait pu prescrire non seulement l’analyse de la glycémie à jeun, mais aussi l’insulinémie à jeun. Ces deux paramètres lui auraient permis de calculer un indice appelé HOMA qui aurait peut-être révélé une résistance à l’insuline. Auquel cas, la mise en place d’une démarche de prévention métabolique – éviter un diabète – via notamment la gestion des glucides de l’assiette, aurait permis de reverser ce prédiabète tout en baissant le cholestérol.

Malheureusement, les médecins sont principalement formés pour repérer et prendre en charge un diabète (avec un arsenal thérapeutique bien établi : antidiabétiques oraux, insuline), et non pour mettre en évidence, bien en amont (avec des analyses), un terrain métabolique qui prédispose fortement au diabète.

Le tableau N°2 montre les différences entre prévention métabolique et traitement de la maladie métabolique.

La prédiction

Les concepts de prévention et de prédiction sont proches et intriqués. La démarche de prévention commence avec la mise en évidence d’un glissement vers un terrain à risque à cause d’un mode de vie lui-même à risque. Ainsi, dans l’exemple précédent, la sédentarité de M. Robert est un des facteurs qui a conduit son terrain métabolique à glisser vers une résistance à l’insuline (état physiopathologique précédant un diabète). La prédiction, quant à elle, est une mise en évidence d’un terrain prédisposant à une pathologie. La démarche de prédiction est étroitement reliée à la notion de constitution (si chère aux naturopathes). Pour rappel, la constitution d’un patient est son terrain de base, dont il hérite à la naissance. Ainsi, toutes les analyses caractérisant un terrain génétique vont rentrer dans cette dynamique de prédiction. Par exemple, une certaine variante génétique sur un gène appelé COMT prédisposera à l’anxiété. Une autre variante génétique sur un gène appelé MTHFR prédisposera à la dépression. Il faut prendre conscience du puissant impact du terrain génétique sur certains états pathologiques. Le cas de madame Juliéna va nous y aider. Cette femme de 46 ans a une vie qu’elle qualifie de « parfaite » : un travail qui a tout pour être stimulant (artiste peintre), une belle vie de famille qui s’épanouit dans une grande maison près de la mer, des amis… Toutefois, en dépit de ce contexte idyllique, elle est très souvent déprimée (avec même plusieurs épisodes de « vraie » dépression). Mme Juliéna est une femme intelligente. À un moment donné de sa vie, elle s’est questionnée: peut-être mon mode de vie est-il trop matérialiste (la fameuse quête de l’Avoir au lieu de l’Être) ? Peut-être que cela me fait ressentir un vide intérieur à l’origine de ma déprime ? Elle s’est alors mise à la méditation, a cherché à mettre des valeurs, des idéaux et du sens dans sa vie. Cette véritable «quête spirituelle» a bien amélioré son état d’être, mais un fond de dépression était toujours là. Tenace, elle a alors consulté un praticien fonctionnel qui lui a proposé une analyse de son gène MTHFR. Ce dernier s’est révélé être une « fragilité constitutionnelle », un terrain à risque de dépression pour madame Juliéna. Pour pallier cette fragilité de terrain, une prise en charge très simple à base d’un complexe de vitamines du groupe B, et notamment de méthyl folate (vitamine B9 «activée»), lui a été proposée. Le résultat a été au rendez-vous! Son état dépressif endogène («qui prend naissance à l’intérieur ») a quasi disparu. Puisque c’est un trouble dépressif avec une forte composante génétique, constitutionnelle (c’est inscrit au cœur de son métabolisme cellulaire), le praticien a pu lui prédire qu’elle rechuterait si elle ne faisait pas régulièrement des cures de ce traitement. Philosophe, madame Juliéna parle de cette fragilité de terrain comme de son karma!

La personnalisation

Aller vers une médecine personnalisée est un objectif très tendance de Big Pharma, portée par la révolution numérique et les ambitions prométhéennes de Big Data ! Son but : adapter les traitements en fonction des caractéristiques (génétiques, notamment) des patients et de leurs maladies. L’idée est d’anticiper, grâce à des tests de diagnostic, ceux pour qui un traitement sera le plus bénéfique et ceux pour qui il ne le sera pas. Le projet France Médecine Génomique 2025 lancé en 2016 poursuit ce type d’objectifs, notamment dans le domaine de la lutte contre le cancer. En caractérisant la spécificité génétique de la tumeur d’un patient (on appelle cela le profilage moléculaire des tumeurs), on peut en théorie trouver une thérapie plus ciblée, personnalisée, pour son cancer. Les enjeux financiers sont énormes et certains mastodontes de l’industrie pharmaceutique en ont fait un but stratégique. Au-delà de l’appât du gain, cette promesse de médecine personnalisée nous vend beaucoup de rêve ! Elle nous fait la promesse d’une révolution médicale : la fin imminente d’une médecine de masse : « Nous vous considérons comme des individus uniques, et nous vous proposons un traitement sur mesure ! » Il y a cependant matière à douter de cette annonce, après les protocoles collectifs pour le moins peu personnalisés qu’on a cherché à nous imposer pendant la crise sanitaire! Cependant, cette médecine personnalisée fait rêver, car elle touche à une aspiration profonde (plus ou moins consciente, certes) au cœur de la nature humaine : l’envie d’être considéré dans sa singularité ! Hippocrate nous proposait déjà de prendre en charge un patient (avec son mode de vie, son terrain…) et non une maladie ! Ainsi, dans la démarche de médecine fonctionnelle ou de santé fonctionnelle, il n’y aura jamais deux prises en charge identiques pour un même problème de santé. L’investigation clinique complétée par des bilans nutritionnels et fonctionnels (tous ceux dont il sera question dans ce livre) vont orienter le praticien vers des causes très individualisées pour un même problème de santé. Prenons l’exemple de plusieurs patients qui consultent pour de l’acné.

  • M. Eliot, 28 ans, présente une acné sévère. La biologie micronutritionnelle révèle une carence en zinc profonde (ce type de carence ne trouve pas toujours d’explication logique). Une supplémentation en zinc bien conduite fera disparaître son acné (il est par ailleurs fort probable qu’il devra régulièrement faire des cures de cet oligoélément). Attention: j’insiste sur la notion de supplémentation bien conduite! Beaucoup de professionnels de santé savent qu’une cure de zinc peut améliorer fortement une acné. Un pharmacien avisé en proposera sans doute lors d’une discussion au comptoir. Néanmoins, selon la profondeur de la carence, l’efficacité de la supplémentation ne sera peut-être pas au rendez-vous, avec le risque de conclure: l’acné de cette personne ne vient pas d’une carence en zinc. Mais ce serait une erreur de procéder ainsi. Là aussi, il faut personnaliser en fonction des résultats de la biologie du zinc. Un taux de zinc à 55 μg/dl (carence très profonde) ou un taux à 75 μg/dl (carence profonde) n’appelleront pas la même démarche de supplémentation.
  • M. Palini, 21 ans, est lui aussi fortement touché par une acné depuis des années. Le questionnaire nutritionnel et le bilan des acides gras érythrocytaires révèlent un fort excès d’acides gras saturés et d’acides gras trans dans son assiette et dans ses cellules. Pro-inflammatoires, ces acides gras l’exposent à une peau acnéique. Pour corriger son acné, on revisitera principalement son alimentation en apportant, entre autres choses, 300 g de petits poissons gras par semaine dans son assiette.
  • Mme Miton, 35 ans, souffre d’acné depuis l’arrêt de sa pilule (on l’avait d’ailleurs mise sous pilule à l’adolescence pour «faire disparaître» son acné). L’investigation clinique et biologique révèle chez elle des troubles de nature hormonale. Son acné est d’ailleurs majorée pendant la semaine précédant ses règles. Les dosages hormonaux révèlent un taux de progestérone très bas (mesuré 7 jours après l’ovulation). Les androgènes, eux, sont normaux. Ce dernier point est important, car ce sont souvent ces hormones qui sont incriminées dans l’acné. Or, chez madame Miton, c’est le déséquilibre progestérone (basse)/androgène qui est responsable de l’apparition de l’acné. Il faudra optimiser sa qualité ovulatoire. La prise en charge est trop complexe pour être évoquée brièvement ici. Je vous renvoie à l’ouvrage de ma collègue Guénaëlle Abéguilé, Troubles hormonaux: reprenez le pouvoir.
  • Mlle Gilbert, 17 ans, se bat contre une importante acné du visage. L’investigation clinique et biologique révèle qu’elle porte les trois causes évoquées ci-dessus : carence en zinc, excès d’acide gras saturés et troubles hormonaux !

On le voit, la biologie va être un complément souvent indispensable à l’investigation clinique pour personnaliser la prise en charge d’un problème de santé. Par exemple, le zinc (donné à M. Eliot) n’aurait eu aucune efficacité sur l’acné de M. Palini, tout comme les petits poissons gras de ce dernier n’auraient rien changé à la peau acnéique de Mme Miton.

À ce stade de la présentation des analyses de la nouvelle médecine des 4P, proposons une petite synthèse dans le tableau n° 3, regroupant une grande partie des concepts que nous avons abordés depuis le début de cette première partie.

Tableau n° 3 : Médecine des 4P : analyses et terrains. Chaque concept de la médecine des 4P peut être mis en correspondance avec des concepts de naturopathie traditionnelle et avec certains types d’analyses. Ces correspondances que je propose ici ont une vocation pédagogique, mais elles ont leurs limites, car rien n’est cloisonné de la sorte. Ainsi, par exemple, on peut personnaliser une prise en charge avec des analyses génétiques et non pas seulement être dans la prédiction. Dans le cas de madame Juliéna, sa dépression a été prise en charge de manière totalement personnalisée.

Bruno Mairet – extrait du livre « Maitrisez votre protocole santé« 

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